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CENTRES DE JEUNESSE ET CENTRES COMMUNAUTAIRES — La Saga
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CENTRES DE JEUNESSE ET CENTRES COMMUNAUTAIRES

👤 Edgar GUEDJ - Lynclair Le Visionnaire 🎗️ DEJJ & Centres Communautaires 📅 2000

CENTRES DE JEUNESSE

ET CENTRES COMMUNAUTAIRES

C'est dès la fin des années 50 qu'est envisagée la création de centres communautaires. Nous avons vu que la question essentielle du financement de leur construction est pratiquement réglée par les fonds venant des réparations allemandes. Si pour le reste, il a fallu gérer l'urgence dans les toutes premières années, ce programme constitue la première orientation stratégique d'importance, à la fois par le choix proprement culturel qu'elle implique et l'investissement qu'elle représente.

L'idée de tels centres venait des États-Unis où ce type de réalisation s'intègre parfaitement à une société d'immigration où le fait communautaire concerne l'ensemble d'une population qui valorise fortement les origines ou affiliations autrefois nationales - Allemands, Polonais, Italiens -, aujourd'hui plus continentales - Afro-américains, Asiatiques, Latinos - et/ou sociologiques - féministes, homosexuels, etc. Cette « communautarisation » a longtemps été taboue en France au nom de la conception jacobine de l'identité qui a permis de construire la nation moderne autour d'une histoire, d'une langue, d'un État longtemps centralisateur. Mais en ces années 50-60, pour le judaïsme français, la communauté, comme nous allons le voir, est en fait plus un projet qu'une réalité. C'est précisément parce qu'il y a peu de réalité communautaire qu'il faut donner à celle-ci à la fois substance et sens. Et là vont s'affronter différentes conceptions.

« La maison communautaire n'a pas, à proprement parler, l'enseignement pour but. Sa vocation est dans les méthodes d'éducation populaire. Elle organise des loisirs, prévoit des conférences, suscite des cercles d’études, prend l’initiative de voyages, de camps de vacances, de confrontations, etc... Elle a recours à l’art, au folklore, aux activités de masse. Elle ne se substitue ni aux organisations juives, ni aux mouvements de jeunesse. Elle crée une forme nouvelle de leur coexistence et espère les enrichir en s’ouvrant à tous, jeunes et adultes, sans distinction d’idéologie, de tendance ou d’origine. Elle a l’ambition d’être un point de ralliement, une maison commune, le lieu de formation d’un style nouveau de relations communautaires adaptées à un siècle profondément laïcisé. »

Cette définition du centre communautaire à la française est donnée par Julien Samuel, le directeur du FSJU, en 1960, soit avant l'arrivée massive des Juifs d'Algérie.

C'est dans cet esprit - une maison commune dans un siècle profondément laïcisé - que sont pensés les centres de province et de Paris, dont les travaux commencent en 1961, 19, boulevard Poissonnière. Ce dernier est appelé à succéder sur des bases nouvelles au centre de la rue Notre-Dame-des-Victoires, victime de son succès et où, à partir de septembre 1961, est ouvert, pour les réfugiés et rapatriés, le bureau d'information et d'orientation que dirige Pierre Kauffmann assisté de Gilberte Berger.

Situé dans un quartier, le faubourg Montmartre, où l'immigration d'Afrique du Nord remplace peu à peu les ashkénazes installés depuis l'entre-deux-guerres, le centre Poissonnière offre l'avantage d'être au cœur du Paris juif populaire de l'est et du nord de la capitale et de sa banlieue. Inauguré en février 1963, il déploie sur 2 000 m2 des salles de réunion, une bibliothèque, une discothèque, une cafétéria.

Premier président du Centre communautaire de Paris, Théo Klein défend une idée particulière de ce lieu de vie juive. Voici ce qu'il déclare, pratiquement à l'occasion de son inauguration, dans une intervention significativement intitulée « Une nouvelle forme d'action : les centres communautaires et les centres de jeunes ». Nous sommes en avril 1963, cette fois les rapatriés sont là, avec, pour compenser les difficultés de l'intégration, une nostalgie, magnifiée par l'exode, de la vie communautaire outre-Méditerranée. Cette vision a été entre autres exprimée par Haïm Cherqui, de l'équipe d'Information juive, le journal des Juifs d'Algérie, qui s'apprête à reparaître sous la direction de Jacques Lazarus.

« Des centres communautaires se sont construits, déclare Théo Klein. Ils existent. Certains ont pensé qu'il s'agissait là, au même titre que le Coca-Cola ou les Public-relations, d'un apport de la civilisation américaine. En effet les centres communautaires existent en Amérique depuis fort longtemps. Ce sont des expériences extrêmement positives, mais je crois que les Américains n'ont rien inventé et qu'ils ont simplement, avec l'esprit pratique qui est le leur, retrouvé sous cette forme nouvelle la vieille notion de Kehila, la vieille notion de communauté qui a toujours été l'une des structures essentielles de la vie juive, en particulier en Diaspora.
Et alors la première proposition que je voudrais énoncer, et je vous invite à l'accueillir avec calme, c'est que le centre communautaire assure aujourd'hui la relève de la synagogue en tant que lieu de rassemblement de la Communauté » (souligné par Théo Klein).

Rien de plus, rien de moins : assurer la relève de la synagogue comme lieu de réunion des Juifs, cette proposition iconoclaste pour beaucoup, son auteur l'accompagne de la référence récurrente au Klal ou Kéhila, la communauté traditionnelle qui hante les imaginaires de nombreux responsables dont Claude Kelman, à la recherche d'un modèle de ce que devrait être ce judaïsme français en cours de recomposition radicale. Comme cela est fréquent, face à des phénomènes sociaux de cette ampleur et de cette nouveauté, c'est dans le passé qu'on va chercher des références, et la tradition juive le permet à merveille par la richesse - souvent imposée - de ses expériences historiques. Un des arguments avancés par Théo Klein est que la pratique religieuse éclatée entre différents rites ne fournit pas le stimulant nécessaire au rassemblement « de l'ensemble des expériences, de l'ensemble des formes de culture juive » et à leur expression. « Ce qui est important pour nous, poursuit-il, c'est de recréer à travers les centres communautaires l'idée et le sens d'un destin commun. » Sur les 500 000 personnes auxquelles est alors estimée la population juive de France, synagogues et institutions ne touchent qu'une minorité, très souvent évaluée à un tiers. Dans ces conditions, comment s'adresser au « Juif moyen » pour qu'il participe à la vie communautaire « sans engagement préalable » ?

La réponse de l'orateur consiste alors dans le choix résolu d'inscrire le judaïsme dans la modernité, ou, comme le prône Léon Askénazi, de « présenter la pensée juive à l’indice contemporain. Organiser cette confrontation entre « culture française et culture juive » et entre cette dernière et « la culture israélienne qui est aussi une culture juive de la Gola (dispersion) et qui prend sa personnalité propre » apparaît ainsi comme une tâche prioritaire pour rassembler et attirer les jeunes dont, à l'image de ce qui se passe pour le reste de la société, le niveau d'éducation ne cesse de s'élever. Et d'ajouter que les jeunes de ce début des années 60 ont dépassé les « particularismes parce qu'ils ne sont pas marqués par certaines expériences et par certaines nostalgies. Quelle que soit l'origine de leurs parents, ou leur origine à eux-mêmes, ils acceptent l'idée de l'unité de la communauté comme une idée forte essentielle », note Théo Klein. Il conclut sur le besoin d'animateurs formés pour faire vivre ces centres et annonce pour ce faire un séminaire organisé conjointement par le FSJU, le Joint, l'Agence juive afin de préparer à leurs responsabilités de futurs directeurs.

Ces réflexions du président du premier grand centre communautaire de Paris méritent une attention particulière parce qu'elles témoignent autant d'une respectable ambition que du climat d'une époque charnière pour le judaïsme français dans le contexte général de bouleversement de ces années 60. Tout semblait possible à cette époque de modernisation sociale et économique à marche forcée où le passé lui-même apparaît comme un frein quand au fil des ans s'affirme la jeunesse à la fois comme groupe et valeur. Valeur sociale, culturelle, mais aussi valeur marchande, ou plutôt consommatrice. Comment ne pas évoquer le premier livre publié de Georges Perec, Les Choses, sous-titré Une histoire des années 60, qui rend compte de cet avènement de la société de consommation et de la montée d'une nouvelle classe, les cadres, entièrement tournés vers l'avenir ? Étrangement, le récit se termine à Sfax, en Tunisie, où les personnages semblent échouer, à rebours du mouvement qui s'est effectué en sens inverse, vers la France. Toutefois, contrairement au ton désabusé et ironique du romancier, c'est positivement que les dirigeants communautaires perçoivent cette montée de la jeunesse et d'une société libérée de la course à l'existence pour entrer dans l'ère des loisirs.

Marquée à la fois par la formation des Éclaireurs israélites et les mouvements d'éducation populaire, héritiers des espoirs du Front populaire et de la Libération, sans doute aussi inspiré par les maisons de la culture d'André Malraux alors naissantes, l'équipe du Département d'éducation de la jeunesse juive - couramment appelée par ses initiales DEJJ- partage en grande partie ces analyses historiques. C'est en 1961 que les dirigeants du Fonds Social Juif Unifié (FSJU) font venir du Maroc Edgard Guedj. Il va être le premier dirigeant originaire d'Afrique du Nord ,né en Algérie, mais ayant passé l'essentiel de sa vie active au Maroc ,à occuper des fonctions d'une telle importance au sein du FSJU.

Organisateur-né de ce qui s'apparente alors plus à un mouvement qu'à une simple institution, il a demandé, voire « exigé » (car l'homme a du caractère, parfois trop au gré de certains), de venir accompagné de son équipe. Celle-ci comprend de futurs responsables communautaires de premier plan, tels qu'Edmond Elalouf ou Raphy Bensimon. La mission initiale de l'équipe du DEJJ est immense : en partant pratiquement de zéro, il leur faut animer les centres communautaires et offrir des perspectives et des activités à une jeunesse désemparée soit par l'exode, soit par la rupture de communication avec la génération des parents, et souvent par les deux à la fois.

Après avoir offert aux jeunes fraîchement arrivés d'Afrique du Nord leurs premières opportunités de loisirs et de vacances, la situation pose de manière crue la question fondamentale de la transmission. Pour beaucoup, celle-ci se formule en ces termes durant les années 60 : « Transmettre oui, mais transmettre quoi ? »

Dans un document de synthèse élaboré à la fin de la décennie, Edgard Guedj dresse un triple constat lucide : l'entrée de la société dans une civilisation des loisirs, la crise profonde de la culture européenne et, citant le penseur alors à la mode Herbert Marcuse, une angoisse latente face au progrès des sciences et de la technique. Ce phénomène a pour résultat, selon un critique contemporain, que « la vie n'a aujourd'hui plus de sens, la pensée plus d'objet, l'art plus de moyens ».

Dans ce monde en mutation, poursuit Edgard Guedj, « le jeune Juif, actuellement, connaît mieux Racine, Kant ou Jean-Paul Sartre que Rabbi Akiba ou Maïmonide. Sur le plan de l'éducation, l'élément juif constitue donc inévitablement un facteur surajouté. Mais plus il sera chargé de sens, plus il nous sera aisé de persuader nos participants que ce supplément est essentiel à leur bien-être, à leur intégration dans la société ».
 

Le responsable du DEJJ plaide activement pour concilier les valeurs anciennes et les nouvelles afin d'assurer la continuité du peuple juif. Quant aux autres priorités du mouvement, elles reposent entièrement sur une pédagogie de la prise de conscience. La formation communautaire consiste d'abord à valoriser la personne humaine en relation avec les autres, à développer des sentiments profonds de responsabilité, et à stimuler le « désir d'intervention constante dans la vie communautaire. L'action est le ferment de la culture ».

Une fois ces principes posés, Edgard Guedj définit alors les grandes fonctions des centres communautaires : intégration, réalisation juive au sens de réalisation de soi, interrelation, formation de cadres. Il faut souligner qu’au sein de ce dispositif pédagogique, les matières juives – Bible et Talmud, pensée juive, histoire ancienne et moderne, incluant le Moyen-Orient et bien sûr Israël, les communautés juives contemporaines – occupent la place centrale avec l’apprentissage de l’hébreu. Si bien que sur les 4 000 élèves étudiant l’hébreu moderne en 1972, 75 % le font dans les centres communautaires de Lyon, Marseille et Paris. Autre caractéristique : l'utilisation moins cérémonielle que conviviale des rythmes de la vie juive qu'ils soient religieux comme le shabbat ou les fêtes avec veillées d’études (Souccot, Chavouot), ou de commémoration historique comme la Journée de l'Holocauste, Yom Haatsmaout, marquant l'anniversaire de la création de l'État d'Israël, ou la Journée de Jérusalem. Dernière dimension, celle de « l’engagement dans les grandes causes juives ». La lutte contre l’assimilation et pour la survie du judaïsme, lutte pour la libération des Juifs d'URSS, lutte dans les années 70 pour la sauvegarde des Juifs dans les pays arabes, lutte contre l'antisémitisme et le néofascisme. En cette fin de la décennie, le premier des engagements est le combat pour la survie de

l'État d'Israël et, évoquant la guerre des Six Jours, Edgard Guedj rappelle :« Jour et nuit, les centres communautaires étaient mobilisés pour apporter à Israël une aide sous toutes ses formes : manifestations contre l'embargo, collecte d'argent pour l'achat de matériel de

guerre, recrutement de jeunes prêts à combattre aux côtés des Israéliens. » Avant d'en venir à ce moment constitutif de la conscience juive de l'après-guerre qu'a été la guerre israélo-arabe de juin 1967 et son rôle dans le devenir du Fonds social juif unifié, il il est important de noter l'évolution qui s'est produite dans l'un de ses axes de développement au cours de ces années 60. On a pu voir se dessiner

différentes conceptions des centres communautaires traduisant autant d'idées sur la vie juive que sur le rôle de ses institutions, celle-là conditionnant celui-ci.

D'abord les points communs : l'affirmation du besoin de donner un cadre au renouveau indispensable d'une vie communautaire jusqu'ici disséminée au gré des rites des synagogues qui se multiplient dans le cadre du programme « Les chantiers du Consistoire », lancé en 1958. Aux associations d'originaires et à celles d'Europe centrale s'ajoutent désormais celles d'Afrique du Nord dont l'Association générale des Juifs d'Algérie soient sionistes, de droite, de gauche ou d'extrême-gauche. Lieu qui concrétise le pluralisme unitaire du FSJU, le centre communautaire est considéré unanimement comme devant être cette « maison commune » évoquée par Julien Samuel.

Quant à assurer « la relève de la synagogue », selon le vœu de Théo Klein, c'est une autre histoire que peu sont prêts à accepter, surtout parmi les nouveaux venus. À l'instar d'Edgard Guedj, ceux-ci souhaitent au contraire donner un nouveau souffle à la spiritualité juive, séculaire et religieuse, précisément grâce à l'enseignement dispensé dans les centres. Mais, et c'est à nouveau un point de consensus, il faut pour que ces derniers réussissent à parler à la jeunesse, que leurs animateurs sachent utiliser son langage, tout en s'adressant à son intelligence et à sa sensibilité. Or on trouve ici les préoccupations des trois maîtres à penser de la régénération juive en France que sont Emmanuel Lévinas, Léon Askénazi et André Neher. Que certains les tirent vers la modernité, quand d'autres y voient au contraire des continuateurs de lointaines traditions, est de bonne guerre. Justement, si la question, à la fin de la décennie n'est pas tranchée, c'est que les circonstances vont s'en charger, remettant en quelque sorte à plus tard la réponse. En fait, ce qui va unir, et unir autour du FSJU, le judaïsme de France, c'est ce qu'Ady Steg appelle « la grande peur pour Israël » de 1967.

À ce moment-là et sur l'ensemble du territoire, le FSJU a créé et contribué à réaliser un réseau d'institutions diversifiées pour la jeunesse et la communauté :15 Centres communautaires et maisons de jeunes,21 centres-synagogues, 11 Lieux communautaires polyvalents, 5 Centres de jeunes. Ainsi est inauguré à Marseille, le 16 décembre 1968, l'important centre communautaire Edmond Fleg, présidé par Maître Roland Amsellem, adjoint du maire de la ville Gaston Defferre, et un temps président du CRIF. Un an plus tard, le Centre Fleg reçoit la visite très officielle du ministre de la jeunesse et des sports, Joseph Comiti, qui, pour la circonstance, déclare : « Le fonctionnement du centre communautaire Edmond Fleg peut servir d'exemple à toutes les maisons de jeunes et de la culture de France ».

Au total, ce sont 52 maisons du judaïsme qui sont ainsi créées dans pratiquement l'ensemble des régions, soit autant de carrefours où se renforcent les liens entre individus, entre générations, entre un groupe et son histoire en train de se faire. Et quand celle-ci va les interpeller, il y aura des lieux pour exprimer angoisse et espoirs, des lieux pour se mobiliser et être ensemble.

 

Extrait du livre

LES 50 ANS DU FSJU – Pages 92 à 101

 

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